Georges Pacheco

Mémoire dʼoubliés

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Quʼils soient retraités migrants installés en France depuis des années, quʼils soient en activité ou en attente dʼun emploi, tous les résidants impliqués dans ce projet ont accumulé des difficultés au cours dʼun parcours plus ou moins chaotique. Tous ont vécu une histoire singulière avec leur propre capacité à se confronter aux obstacles de la vie. Tous ont subi des situations de ruptures, des épreuves humaines et des destins divers.

Ces destins personnels parfois habités par des blessures, des désillusions ou des souffrances, ces cheminements   plus ou moins en marge, les ont amenés, un jour, à devoir poser leur existence dans une Résidence Sociale ou une Maison Relais. Là, ils y trouvent les ressources nécessaires pour retrouver une certaine dignité, une estime de soi souvent mise à mal dés lʼenfance ou abandonnée dans des quotidiens difficiles. Ils y rencontrent les personnes et les conditions qui leur permettront de se stabiliser, de trouver de nouveaux repères et dʼavancer dans un nouveau projet de vie. Enfin, ils y puiseront les motivations nécessaires pour se reconstruire et lutter contre lʼidée quʼun avenir leur sera difficile ou impossible.

Tous ces parcours, si singuliers soient-ils par leur histoire, ont en commun un dénouement collectif : le fait de se sentir ou dʼêtre considérés comme des oubliés. Des oubliés, pour certains, à la fois dans leur pays dʼorigine et dans leur pays dʼaccueil, des oubliés par leur famille ou par une grande partie de la société qui en fait des exclus. Des oubliés, enfin, du regard, de lʼempathie et de la solidarité des autres.

Ces oubliés sont là, pourtant. Debout, vivants. Plus ou moins insérés dans une société humaine dans laquelle les réalités économiques et sociales ne leur laissent pas entrevoir un avenir optimiste. Ces oubliés sont là, avec leur présent fragile mais ancré dans lʼespoir de résolutions futures. Mais aussi, avec leur passé composé dʼévènements et de transitions, de choix plus ou moins heureux et dʼéchecs. Bref, avec un passé riche dʼune histoire, quelle quʼelle fut. Ces oubliés sont détenteurs dʼune mémoire individuelle et collective. Une mémoire, quʼils tenteront, tant bien que mal, de préserver et qui, en quelque sorte, est leur patrimoine personnel, parfois leur dernière raison dʼexister.

A travers ce projet, mené en collaboration étroite avec le personnel de lʼAssociation de Logements Accompagnés Nelson Mandela située au Mans, jʼai tenté de rendre compte de cette mémoire, en recueillant les témoignages de vie dʼune trentaine de résidants volontaires. Ces témoignages, issus dʼentretiens individuels réalisés seul ou avec la présence dʼun travailleur social de lʼassociation, ont été la première étape de ce projet. Participer, moi-même, à ces entretiens mʼétait indispensable pour que je puisse, ensuite, réaliser des images qui incarneraient le plus possible les réalités intérieures et traduiraient au mieux les histoires et les personnalités de chacun.

Il était primordial dʼinstaurer une certaine confiance pour que la parole de chacun puisse sʼexprimer, voire se libérer. Chacun des résidants avait la consigne de me parler simplement de leur identité, de leur histoire personnelle et de leur parcours, et cela en toute liberté. En fin dʼentretien, après avoir recueilli lʼhistoire de chacun, je leur posais la question suivante: «Quelle est la personne, lʼévènement ou le moment qui a été le plus déterminant dans votre histoire personnelle et que vous ne pourrez jamais oublier ? ».

Dans un second temps, après quʼils aient évoqué leur histoire, jʼai demandé à chacun de réaliser librement son propre autoportrait photographique. Cʼétait là lʼoccasion, pour eux, de prendre en charge activement un geste dans lequel leur désir, leur volonté de se représenter aux yeux des autres étaient librement assumés. Et donc, de composer une image qui leur ressemble réellement.

Ensuite, à partir de la réponse que chaque résidant a apporté à la question sur lʼélément mémoriel quʼils ne pourront jamais oublier, jʼai essayé de réaliser un travail dʼinterprétation photographique afin dʼillustrer leurs propos. Les diptyques de ce travail sont donc tous composés dʼun autoportrait photographique et dʼune image traduisant cette mémoire de façon plus ou moins symbolique ou poétique.

Ce travail est lʼaboutissement dʼun long processus dʼaccompagnement des ces oubliés par lʼAssociation de Logements Accompagnés Nelson Mandela. Il est le fruit dʼune confiance établie, au cours des années, entre chaque résidant et le personnel de lʼassociation. Cʼest aussi le constat que leur mission dʼaccompagnement a toute sa raison dʼêtre. Car, travailler sur la question de la mémoire, cʼest dʼabord abolir un silence : Permettre à des personnes fragilisés par des contextes de vies difficiles de sʼexprimer et de livrer leur histoire personnelle est une forme de reconnaissance de la valeur de leur existence. Cʼest leur permettre dʼexister et de faire exister une mémoire au-delà de la difficulté ou de lʼimpossibilité, pour eux, de la transmettre ou dʼen trouver les gardiens. Solliciter cette mémoire et réactiver des souvenirs, permet aussi à ces résidants de sortir de lʼanonymat. Ces voyages dans le passé pouvant être, pour eux, autant de possibilités de retendre le fil de leur histoire, de sʼinterroger sur leur destin et de (re)trouver du sens à ce qui a constitué leur vie. Cʼest en arpentant les différents territoires géographiques et humains de leur passé que certains pourront commencer un travail de réconciliation avec celui-ci.

Enfin, la mémoire de ces hommes et de ces femmes est un reflet de ce que les différents types de sociétés ont permis et produit depuis plusieurs générations. Cette approche constitue, ainsi, une sorte dʼétat des lieux social, au travers de témoignages de traversées humaines aussi variées que révélatrices des systèmes sociaux qui ont engendré ces laissés pour compte.

La finalité dʼun tel travail sur la mémoire de ces oubliés est, surtout, de faire en sorte que ceux-ci le soient un peu moins.

Georges Pacheco

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Georges Pacheco vit entre Le Mans et Arles. Diplômé de lʼEcole Nationale Supérieure de la Photographie dʼArles en 2012 et détenteur dʼun D.E.A en Psychologie de lʼArt acquis à lʼUniversité Paris X, il se consacre, depuis plusieurs années, à scruter en profondeur les conditions humaines. Adaptant ses approches et ses dispositifs aux différentes problématiques quʼil traite, il essaye de comprendre les processus de représentation au travers du portrait photographique et de poser un regard engagé sur le genre humain. Son implication et la proximité quʼil crée avec les personnes quʼil photographie ou à qui il demande de réaliser un autoportrait sont autant de nécessités, pour lui, dʼéprouver et de questionner lʼautre. Les questions de la représentation de soi, des mécanismes psychologiques intérieurs qui sous-tendent cette représentation, le rapport photographe/photographié et la volonté de mener une réflexion sur lʼacte photographique sont au centre de son travail dʼauteur.

Georges Pacheco a exposé, entre autres, à la Galerie du Château-dʼEau à Toulouse et au Centre Portugais de la Photographie en 2007, au festival Mai-Photographies de Quimper en 2008, au Centre dʼArt Contemporain Stimultania de Strasbourg en 2009. Dernièrement, ses images ont pu être remarquées à la galerie IMMIX à Paris en 2011, ainsi quʼau festival Les Photographiques du Mans et aux Encontros da Imagem de Braga, au Portugal, en 2013.

Son travail a, également, été projeté dans le cadre de la sélection internationale du Festival Voies Off à Arles en 2008 et 2012, au Festival ImageSingulière à Sète en 2009, ainsi quʼaux Journées Photographiques de Bienne en 2012, en tant que finaliste du Rado Star Prize.

En 2013, il est nommé Artist of the Year par la London International Creative Competition et est lauréat du Prix de Photographie PX3, en catégorie Portrait. En 2012, il est exposé à la National Portrait Gallery de Londres en tant que finaliste du Taylor Wessing Photographic Portrait Prize. Son travail a été récompensé par le Prix de lʼAtelier Voies Off à Arles en 2007 et Georges Pacheco a fait partie des 16 finalistes du Prix de Photographie de lʼAcadémie des Beaux Arts en 2009. Habitué de la Bourse du Talent, il a été finaliste de la catégorie Portrait en 2009 et 2011 et 2013.

www.georges-pacheco.com

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