Thomas Rothé

La Fabrique de l’oubli

En 1962, la signature des accords d’Evian met un terme à une guerre qui ne disait pas son nom. L’Algérie obtient son indépendance. Des milliers de familles de Harkis arrivent en France. À la violence du déracinement et aux horreurs de la guerre succède celle des cités d’accueil, des camps de transit, des hameaux de forestage, puis celle de la relégation sociale, culturelle et économique.

Depuis la lente fermeture de ces lieux à compter de 1975, la nature reprend progressivement ses droits. Le temps fait son œuvre. Les empreintes s’effacent vouant cette tranche de l’histoire à un inexorable oubli. C’est la question de l’exercice de la mémoire qui se pose ici ; celle de la difficulté de se construire sur les silences du passé.

Ce travail documentaire est réalisé avec le soutien du dispositif d’Aide à la création de la région Occitanie.

«Ma famille c’était des gens qui travaillaient la terre. II y avait des agrumes, et un peu de tout, ça faisait vivre la famille. Et puis il y a eu la guerre, enfin, comme on disait à l’époque les évènements … Y’a eu des groupes qui ont commencé à racketter les paysans pour nourrir leurs troupes. Mon père a refusé de céder.
 Il a été condamné à mort par le FLN. Il est donc parti s’engager dans l’armée française. »

« Mon père, un jour, il n’a pas eu le choix. C’était s’engager ou mourir. Il n’avait aucune instruction, il n’avait pas d’opinion politique. Il n’a pas choisi. Mon père c’était un berger, la France a fait de lui un guerrier».

« En 1962, j’avais 7 ans, on était entassé dans des camions Berliet bâchés pour être évacué. Dans la rue, on nous insultait, on nous jetait des pierres. L’armée nous cachait sous ces couvertures qui râpaient comme si c’était des orties. Vous voyez j’ai 60 ans et bien depuis je ne veux pas une couverture chez moi. Je ne sais pas des couvertures comme ça c’était l’enfer. »

« On est arrivé avec mon mari à Rivesaltes. On ne parlait pas français, on avait pas de travail, tous les matins y’avait le rassemblement, et on faisait l’appel pour vérifier que tout le monde était là. On est resté à Rivesaltes pendant 2 ans dans une chambre. Mon premier enfant est né en janvier, il neigeait dans la maison… Il faisait trop froid. Il n’a pas passé la nuit. C’était une misère noire…»

«Moi je ne voulais pas venir en France. J’avais ma famille mes frères et sœurs, j’avais ma mère… Ça été une déchirure terrible. Mon mari était déjà en France. Je suis montée dans le bateau avec mes 4 enfants, j’avais 19 ans, j’étais en pleur. Mon mari savait que les camps ici c’était comme des prisons… On vivait dans une chambre d’hôtel à Marseille sans argent…»

«Quand j’ai perdu mon mari on m’a réclamé la taxe foncière. J’avais pas d’argent, j’avais pas de travail. On m’a dit si vous êtes pas contente vous retournez en Algérie… Dans ce cas, si on a pas de place ici, si en Algérie on a pas de place… Dans ce cas ils ont qu’à nous emmener en bateau et nous nous jeter à la mer…»

Thomas Rothé, enseignant et titulaire d’un doctorat d’ethnologie, développe une pratique photographique documentaire. Il est aussi co-rédacteur de la revue semestrielle IN.

www.thomasrothe.fr

Retour aux photographes sélectionnés 2017