Entretien avec Flávio Carvalho

Par Jessica Blanc

Présentée au Musée Sankofa de la Rocinha en août 2014 et parrainée par l’Institut Moreira Salles et la Bibliothèque C4, l’exposition « Ambulants, hier et aujourd’hui » fait dialoguer les vendeurs ambulants immortalisés par Marc Ferrez il y a plus de cent ans avec les clichés du jeune photographe brésilien Flavio Carvalho. Originaire de la Rocinha, la plus grande favela du Brésil située au cœur de Rio de Janeiro, Flavio Carvalho propose tout autant un hommage sensible à ces « petits métiers », qu’un regard empreint d’historicité s’inscrivant dans une réflexion engagée sur la mémoire des favelas.

Avant de découvrir ta démarche concernant l’exposition « Ambulantes, ontem e hoje », peux-tu revenir sur ton parcours et nous expliquer comment es-tu venu à la photographie ?

Avant l’université, je n’avais rien photographié, au mieux j’avais pris une fois l’appareil photo de quelqu’un pour photographier un groupe d’amis dans la rue. Je n’avais aucun idée de ce qu’était la photographie et ses éléments. Pendant mon adolescence, j’ai pensé faire l’université ou un cours de photographie, mais j’ai fini par entrer dans le journalisme et je me suis formé dans ce domaine. Je suivais le parcours normal jusqu’à ce que je commence la discipline du photojournalisme, durant le 4ème semestre de l’université, avec le professeur Weiler Filho, en septembre 2009. Mon premier contact avec un appareil photo professionnel a été très étrange. Je ne savais pas à quoi servaient tous ces boutons et je ne savais pas comment faire une jolie photo. J’ai appris pendant le cours. Les travaux proposés m’ont incité à suivre les cours de photographie et techniques. Presque tous les week-ends j’empruntais l’appareil photo au Département de Communication de l’université PUC-Rio. Les employés qui s’occupaient du prêt sont devenus des amis. Quand le cours s’est terminé, j’étais déçu parce que je ne pouvais plus emprunter l’appareil photo. Je suis resté un bon moment à photographier avec l’appareil d’amis. J’empruntais tout le temps l’appareil photo de mon ami Leandro pour réaliser du contenu pour le site internet auquel je participais FavelaDaRocinha.com. Ensuite, j’ai rejoint le photojournalisme social et continué de m’entrainer aux techniques, angles, cadrages, exposition, lumière etc. En 2012, j’ai acheté mon premier appareil photo, un Fuji Coolpix S3200. Quelques mois plus tard j’en ai acheté un autre meilleur et maintenant je photographie avec un Nikon D90. Maintenant, en tant que photographe je fais partie de plusieurs collectifs, “FavelArt&Foto” et “Fotografando a FavelaDaRocinha”. J’ai appris et expérimenté beaucoup de choses en photographiant avec eux. Je fais aussi beaucoup de photos avec mon travail, la Bibliothèque C4 du Parque da Rocinha où j’enregistre les évènements culturels qui y ont lieu. Ce travail me donne beaucoup d’opportunités et de bonnes expériences.

Le photographe franco-brésilien Marc Ferrez est célèbre pour ses paysages de Rio de Janeiro à l’époque impériale et quelques portraits montrant les types d’indigènes. Comment as-tu eu l’idée de comparer ton travail avec celui de Marc Ferrez et pourquoi avoir choisi cette série de photographies moins connues ?

J’ai été invité par le Musée Sankofa Memória e História da Rocinha à être le photographe de cette exposition. L’un des membres du musée a vu ces photos à l’Institut Moreira Salles (qui a prêté les photos de Marc Ferrez et financé l’impression de tous les tirages pour l’exposition) et j’ai trouvé très intéressant la façon dont rien n’a changé cent ans plus tard. Nous avons donc décidé de prendre les photos. L’idée que nous partagions était de montrer comment les réalités d’il y a cent ans sont similaires à celles d’aujourd’hui et, par ailleurs, de valoriser le travail de ces personnes qui affrontent soleil et pluie pour être en mesure de gagner leur vie. Faire une exposition sur ces personnes, signifie pour nous conserver la mémoire récente de la Rocinha. Montrer combien il est important d’écrire l’histoire des favelas. Parce que si nous regardons vers le passé, on se rend compte que nous avons peu ou rien sur cette mémoire. Le contrepoint entre hier et aujourd’hui de l’image de ces vendeurs ambulants permet de voir qu’il y a des différences et des similitudes entre eux. En même temps que l’on perçoit que les vêtements sont différents par exemple, il est possible de percevoir des similitudes comme le fait que tous ont besoin d’un moyen de subsistance et qu’ils trouvent dans la pratique ambulante une alternative plus rentable.

Tu es né, tu habites et tu travailles à la Rocinha. C’est donc un lieu que tu connais très bien ! Souhaitais-tu utiliser cette connaissance d’un lieu familier malgré le fait d’avoir probablement un point de vue moins objectif, ou bien l’as-tu choisi pour d’autres raisons ?

Le choix des vendeurs ambulants de la Rocinha s’est fait grâce à la volonté de valoriser le travail de ceux qui sont ici au quotidien, tenter de valoriser le vendeur ambulant qui apporte cette richesse culturelle à la Rocinha. La proposition du Musée de la Rocinha est de valoriser la mémoire de cette favela. On aurait pu aller dans le centre de Rio de Janeiro et nous aurions rencontré beaucoup plus d’ambulants qu’ici à la Rocinha. Mais l’idée est que nous valorisions ce que nous avons ici, pour pouvoir être exposé en-dehors de la Rocinha et être reconnu comme culture propre à ce lieu.

Les vendeurs ambulants ne sont pas des personnes qui ont l’habitude de poser pour un photographe, n’est-ce pas ? Pourrais-tu nous expliquer comment as-tu organisé les prises de vue pour obtenir le résultat escompté ?

Mon idée était de faire des photos dynamiques et tenter de les photographier en train de poser de la forme la plus naturelle possible. La grande question était d’utiliser ou non le fond neutre derrière les vendeurs ambulants. On a fait quelques photos sans le fond gris, à la différence des photos de Marc Ferrez. On s’est rendu compte que le fond naturel du lieu de travail des vendeurs ambulants réduisait l’attention portée au personnage, le vendeur. Nous avons donc décidé de faire les photos avec un fond gris en arrière-plan afin de donner l’importance voulue à la personne photographiée. Nous avons mis une bannière près de l’endroit où les photos sont exposées et on est allé, moi et l’assistant qui est aussi le concepteur de l’exposition, faire des essais. Il levait la bannière avec les mains et je le guidais pour que ça s’adapte à la photo. Le choix de certains vendeurs ambulants était lié à la luminosité. Si le lieu où il travaillait recevait une bonne quantité de lumière. J’ai fait le choix de ne pas utiliser de flash et de travailler le plus possible avec la lumière naturelle. Choisir le bon moment pour photographier a été très important, j’ai toujours photographié après 14 heures et jusqu’à 18 heures. On a toujours pris le temps de parler avec eux avant la prise de vue, certain étaient détendus et souriaient face à l’appareil photo, d’autres étaient tendus parce qu’ils n’étaient pas très familiarisés avec la photographie. À chaque fois, j’essayais de détendre les gens pour qu’ils soient photographiés avec naturel. On a eu de bons résultats pour beaucoup de photos.

La déambulation du photographe dans la ville proposant un témoignage des activités qui s’y déroulent est une thématique qui a déjà été largement explorée par des grands noms de la photographie come Eugène Atget et sa série “Petits métiers de Paris” par exemple. T’inspires-tu du travail et de la réflexion d’autres photographes ?

Récemment j’ai suivi quelques cours avec João Roberto Ripper qui m’a beaucoup appris sur la photographie humaniste. Comment maintenir l’intégrité d’une personne photographiée. Ou bien, faire des photos qui même sans recours au maquillage, permet de mettre en valeur une personne et qu’elle se sente belle. Sentir que la personne conserve son intégrité intacte en photo est l’une des connaissances que j’ai appris avec ce maître, Ripper. J’essaie toujours de me référer aux photographes humanistes pour réaliser mon travail. Il y a des photographes qui m’inspirent comme Koudelka, Evandro Teixiera, Salgado, Ripper, Edward Curtis, Riboud, Sutkus et bien sûr Bresson.

 

La comparaison que la photographie permet de faire entre les travailleurs de la fin des années 1800 et les travailleurs contemporains que tu as photographiés semble effacer le temps et les différences. Comme si, plus d’un siècle après, ils se ressemblaient et partageaient une même réalité. Quelle est ta perception de la situation actuelle de ces vendeurs ambulants ?

Pour réaliser les légendes des photos, j’ai interviewé les vendeurs ambulants. Cela a modifié ma perception à leur égard. J’avais l’idée très stéréotypée que celui qui était vendeur ambulant l’était faute d’avoir eu une opportunité sur le marché du travail traditionnel. Au lieu de cela, j’ai rencontré des gens qui gagnent leur vie depuis des années comme vendeurs ambulants et qui n’ont pas envie d’entrer sur le marché avec une carte officielle. D’autres se sont déclarés pour être ambulants légalisés. D’autres préfèrent travailler à leurs propres comptes parce qu’ils peuvent conserver la totalité des bénéfices de leur travail, à la différence du marché formel qui induit un certain nombre de taxes sur le salaire. Mon père travaille comme vendeur ambulant et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je me suis identifié à ce projet. Il a perdu son emploi quand il avait 40 ans et il a dû changer ; vendre de l’ail a été son option. C’est pour cela que j’avais cette vision stéréotypée. Après cette série, je me rends compte du talent qu’ont ces personnes et comment ils préfèrent l’utiliser à leur propre compte plutôt que d’être de la main d’œuvre pour une tierce personne, qui à son tour paiera un salaire. Ce sont des personnes combatives qui gagnent leur vie honnêtement grâce à leurs talents.

(Mai/2014)

Pour citer cet entretien: 

BLANC, Jessica. Entretien avec Flávio Monteiro. Traduction du portugais par Jessica Blanc. In ARPIA. Rio de Janeiro, mai 2014. Disponible sur: http://www.arpia.fr

Retour aux entretiens…

Publicités