Entretien avec André Paiva

Par Andrea Eichenberger – Traduction Jessica Blanc

Florianópolis (Brésil), juin 2013

Cela fait près de 20 ans que le photographe brésilien André Paiva photographie les bâtiments, en particulier les maisons, de Florianópolis, ville au sud du Brésil. Malgré le fait que certaines aient été classées au patrimoine historique, beaucoup n’existent plus. Elles ont été détruites au cours des dernières années.

Toutes ces images réunies constituent une mémoire de la ville et en même temps, elles sont une critique envers une société qui, au nom du profit, vient effacer une histoire de l’architecture locale et transformer un mode de vie, ce qui se reflète dans les formes de relation à l’autre.

1bdsc 054

bdsc 017

bdsc 018

bdsc 020

bdsc 023

bdsc 035

IMG_1150

IMG_1151

IMG_1152

IMG_1721

IMG_1730

IMG_2058

IMG_2059

IMG_2060

IMG_2066

IMG_2079

IMG_2080

Processed with Cameramatic app.

Processed with Cameramatic app.

PF29-018

tcc10-09-casafachadacarrocachorro

tcc12-19-casa

 

 

Andrea Eichenberger : Cela fait près de 20 ans que vous photographiez les bâtiments, en particulier les maisons, de Florianópolis. Malgré le fait que certaines aient été classées au patrimoine historique, beaucoup n’existent plus. Elles ont été détruites au cours des dernières années.

Toutes ces images réunies constituent une mémoire de la ville et en même temps, elles sont une critique envers une société qui, au nom du profit, vient effacer une histoire de l’architecture locale et transformer un mode de vie, ce qui se reflète dans les formes de relation à l’autre.

Pouvez-vous nous parler des origines de ce travail, comment tout a commencé ?

André Paiva : Exactement, l’année qui vient cela fera 20 ans. Le temps passe toujours vite, n’est-ce pas ?! Malgré le processus de classement historique, je n’étais pas intéressé par l’enregistrement des édifices classés, puisque d’une façon ou d’une autre ils sont déjà sauvés, et pendant toutes ces années à photographier je me suis arrêté sur les maisons ordinaires, normales, les constructions de toutes époques, indépendamment d’être belles, grandes, laides, simples, anciennes ou pas. La disparition des maisons de Florianópolis est un processus de la vie quotidienne de la ville depuis la construction de la liaison terrestre continent-île [Florianópolis est une île], par un pont construit en 1926 et ce processus se reproduit jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’alors [1926], il n’y avait rien en termes de substitution, seulement des expansions, de nouvelles constructions et des occupations de nouveaux espaces. Mais à partir de la liaison continent-île par voie terrestre, une nouvelle configuration a pris forme, de nouvelles perspectives pour une ville qui voulait grandir, qui avait une volonté incontrôlable de se moderniser rapidement. Et ainsi, s’est produite dans les premières décennies, entre les années 30 et 50, une dévastation sans précédent dans le centre historique de la ville, presque tout a été démoli. Une perte impossible à mesurer. Les répercussions sont encore douloureuses aujourd’hui, je dirais que nous aurions pu être l’une des villes les plus intéressantes du Brésil s’il y avait eu à cette époque un peu d’intérêt historique et éducatif. C’était une autre époque. Les méthodes de classement sont apparues quand il n’y avait déjà presque plus rien à faire et elles respectaient également le contexte historique et politique. En outre, les méthodes de classement ne couvraient qu’une certaine période, laissant de côté d’autres phases et périodes importantes pour les références architectoniques. Il y avait beaucoup d’espace sur l’île pour se développer mais ils ont préféré détruire pour construire, c’est encore la dynamique de l’utilisation du sol de l’île.

J’ai grandi à côté de l’Université fédérale de l’état de Santa Catarina, qui avait été une ferme, une vaste zone de terres en friche du centre. Il y avait peu d’habitants et un rythme de vie endormi, calme et beau. J’ai fait partie d’une jeunesse qui a grandi au milieu d’un environnement naturel, plein d’arbres fruitiers, de petits ruisseaux, de chemins infinis. J’ai vu le premier immeuble à être construit dans les environs et bien sûr, de nouveaux jeux sont apparus, et peu après d’autres immeubles sont apparus, beaucoup d’autres, des dizaines… au fil des ans, il était impossible de reconnaître l’endroit, les gens. Tout a changé, on ne pouvait déjà plus laisser les portes ouvertes, les oiseaux étaient partis, le paysage est devenu suffocant, sans horizons, seulement des lignes tortueuses et des fenêtres sans fin. Cela s’est passé pendant ma formation et quand j’ai commencé à photographier, j’avais un intérêt naturel pour photographier ce qui d’une certaine manière me manquait, me rappelait ce mode de vie. Sans le vouloir, j’étais en train de photographier un temps perdu, maisons et rues ont donné un sens à ma mémoire. Donc on peut dire que tout a commencé dans l’enfance, que je considère rétrospectivement comme le moment décisif des voies que nous suivons ensuite dans la vie. Il m’a fallu des années pour comprendre que je photographiais tout cela. Tout simplement, je photographiais, je collectionnais ces souvenirs. Donc, ce que je fais c’est un classement imagé particulier des maisons et des rues de cette ville-île.

AE : Quand avez-vous réalisé que vous faisiez un travail plus large, qu’il ne s’agissait pas d’une simple collection ? Quelle direction votre travail a-t-il pris à partir de ce moment ?

AP : Je ne saurais préciser quand, mais ça doit se situer dès le début, en voyant les planches-contact et en percevant que les maisons se répétaient comme un thème récurrent. À partir de cela, j’ai continué à photographier de façon plus consciente et essayé de définir les raisons pour lesquelles je photographiais tant de maisons d’une manière quasi schizophrène. Durant cette période, j’étudiais les arts plastiques à l’université et j’ai orienté ma recherche sur la photographie pour en faire mon mémoire de fin d’études. J’ai fait un mémoire sur un quartier de la ville [Florianópolis] appellé Saco dos Limões [« Sac de citrons »], qui était le quartier où j’avais étudié en primaire. C’était un travail sur la mémoire visuelle urbaine, un travail réalisé essentiellement avec de la photographie. La soutenance du mémoire était en 2001 et en 2004 j’ai fait une exposition au Musée historique de Santa Catarina sur les maisons et les rues de Florianópolis. Je ne pense pas que le travail s’est achevé en 2004, car il existe une constante, c’est un travail en cours, je ne vois pas de fin, tandis que je photographie, les maisons [pas seulement d’ici, mais de n’importe quel lieu où je vais] seront toujours mon centre d’intérêt.

AE : Vous dites « Sans le vouloir, j’étais en train de photographier un temps perdu […] ». Comment voyez-vous la question de la mémoire dans votre travail ? Vu les transformations par lesquelles notre ville est passée, voyez-vous cette question d’un point de vue politique ?

AP : Ce temps perdu peut être lié au fait que ces images ne se trouveront pas dans les thèmes officiels de conservation, elles n’illustreront pas les guides touristiques qui traiteront des constructions historiques de la ville, à peine feront-elles partie d’études sur l’architecture et les coutumes d’une époque donnée, enfin, ce sont des images de maisons sans prétention qui ne vivent presque pas et sont habitées par les populations locales, ce sont des maisons dépourvues d’un intérêt autre que celui de la valeur de la terre qui un jour pourrait servir à la construction de grands immeubles. Peut-être aussi que c’est un temps perdu de mon côté, pour donner un sens à l’expression « perdre son temps », photographier des choses qui n’ont pas d’intérêt économique ni culturel, mais c’est un temps qui est là, qui est présent, qui est passé et qui sera futur. Je ressens le désir de photographier ces transformations. La mémoire est importante et les usages que l’on peut en faire peuvent également être utilisés dans le futur. Je crois que les photographies que je garde dans ma mémoire à travers l’acte photographique peuvent être utilisées par les chercheurs ou les curieux intéressés par les aspects de la mémoire d’un lieu déterminé ou les choses que les photographies montrent. Cela me rend déjà heureux dans la mesure où j’ai conscience que ce que je fais aujourd’hui n’a pas beaucoup d’intérêt pour quelqu’un d’autre que moi, une façon de remplir et d’occuper mon esprit inquiet. Les photographies ont besoin de la patine du temps, elles ont besoin de 20 ou 30 ans [temps que les choses ici au Brésil soient considérées antiques ou vieilles, lorsqu’elles existent encore] pour susciter un quelconque intérêt chez les populations auxquelles elles sont liées. Je dirais même que le moyen d’avoir un lien avec le passé et la mémoire se fait par la perte, en d’autres termes, les personnes donnent de la valeur seulement après avoir constaté la perte d’un bien [il est ici question de maisons, d’identité et de culture locale]. Les transformations que cette ville-île subi sont incroyablement rapides et il y a certainement beaucoup d’intérêts politiques en jeu auxquels prennent part les groupes qui détiennent le pouvoir. Pour ma part, j’ai toujours volontairement ignoré la danse du pouvoir. Je ne vois pas ce que je fais d’un point de vue politique, je n’agite aucun drapeau progressiste ou conservatiste, d’ailleurs les drapeaux, les « ismes » et autres divisions ne sont pas des choses auxquelles j’accorde de l’importance.

AE : La photographie utilisée comme témoignage d’un moment historico-social, comme enregistrement d’une mémoire urbaine ou comme documentation d’un processus de transformation a fait l’objet de travaux importants, comme les projets “Le vieux Paris” d’Eugène Atget qui photographiait ce qui allait être détruit, et “Changing New York” de Berenice Abbott qui, inspirée par le premier, photographiait les transformations de la ville. Dans le cas d’Atget, vous avez l’habitude de le citer comme l’une de vos références. De quelle façon le travail de ce photographe a contribué à votre production ? Y-a-t-il d’autres travaux qui vous inspirent ?

AP : Eugène Atget est sans conteste la référence en matière d’enregistrement photographique urbain. Il est tardivement devenu l’une de mes références. J’ai connu son travail environ deux ans après avoir commencé à photographier et déjà je photographiais les maisons et les rues avec cette intention. À partir de ce moment, le processus s’est renforcé puisque j’ai réalisé que c’était quelque chose d’important, je n’étais pas en train de photographier une quelconque bêtise, bien que ma ville n’ait rien à voir avec Paris ; savoir qu’il y a cent ans, il y avait quelqu’un qui photographiait avec le même intérêt pour le registre historique, c’était très bien. On dit souvent que 30 ans plus tard, une photographie de ville a un grand impact sur la réflexion des gens. Maintenant, imaginez la force des images d’Atget, après 100 ans, des livres et des études sérieuses publiées, d’une ville dont l’évolution historique est beaucoup plus ancienne et lente que celle d’une ville nouvelle. Ces images d’Atget et la répercussion de son travail ont eu une grande valeur pour tous ceux qui travaillent sur cette thématique. Dans le cas des villes nouvelles, comme Florianópolis, les changements sont grands et très rapides, l’ancien peut être une chose récente puisque le processus accéléré de destruction des bâtiments rend le concept d’ancien assez relatif. Je suis content de l’avènement des appareils photo numériques qui permettent que beaucoup plus de gens puissent photographier à volonté, et en même temps, on voit que de plus en plus de personnes s’intéressent à la thématique et sont dans les rues à photographier et réfléchir aux différentes voies de la photographie de rue. Je me rapproche aussi d’Atget dans le choix de la façon de photographier, à travers des compositions formelles, descriptives, topographiques et simples. Picasso avait l’habitude de dire que Cézanne était le père de tous [en se référant à l’art moderne], et j’aime dire qu’Atget est le père de tous en me référant à la photographie moderne. Il y a beaucoup de choses réalisées dans le monde entier, sur internet circulent beaucoup de travaux intéressants. Les autres choses qui d’une certaine manière m’inspirent, c’est l’écrivain italien Ítalo Calvino, des cartes postales anciennes et des promenades dans les rues des villes, des choses que je fais régulièrement avec plaisir.

AE : Vous dites photographier cette architecture vernaculaire de manière compulsive. Ainsi, serait-il difficile de penser à une forme finale de présentation de ce travail ? Ou existe-t-il un projet pour « sortir ces photos du tiroir » ?

AP : Je continue de photographier dans chaque ville où je vais, au-delà de ma propre ville. Parfois, j’ai l’impression que ce travail n’a pas de fin… mais j’aimerais le terminer et ne pas être coincé avec lui depuis si longtemps. Un livre serait peut-être une alternative.

Pour citer cet entretien: 

EICHENBERGER, Andrea. Entretien avec André Paiva.Traduction du portugais par Jessica Blanc. In ARPIA. Florianópolis, janvier 2012. Disponible sur: http://www.arpia.fr

 

Retour aux entretiens…

Publicités